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Ouest lubrique (2/5)

Ouest lubrique (2/5)

Publiée le 07 mars 2017  

Retrouvez la première partie d'Ouest lubrique ici.

– Vraiment dommage, cette grippe, soupira Grégory. Je te prive d’une sortie, ma chérie.
Maud lui offrit un regard limpide et un beau sourire.
– Nous irons la semaine prochaine. Je vais en profiter pour classer mon courrier.
Elle le veilla jusqu’à ce qu’il s’endorme, ce qui ne tarda pas. Elle avait doublé la dose de somnifère. Peinarde jusqu’au lendemain matin. Elle ôta son peignoir et examina une à une les tenues réservées aux sorties polissonnes. Grégory lui en avait constitué une collection. Elle rejeta le cuir moulant, trop connoté, et choisit une robe légère, d’une coupe sobre, sexy en diable. L’image reflétée par le miroir la satisfaisait : celle d’une femme libre. Cette soirée lui appartenait. Grégory n’y entrait pour aucune part. Il n’avait rien calculé, rien imposé. Elle seule décidait. Ça la changeait.

Le cœur battant, Maud pressa l’un des angles de la bague qui remplaçait les portables de jadis. Et si l’escort boy était absent ou pire : s’il refusait un rendez-vous non tarifé ?

– Oui ? fit une voix ensommeillée.
Ce mec devait roupiller toute la journée pour être en forme. Bander, voilà ce qu’on lui demandait : un métier comme un autre. Et après ? Maud prit une grande inspiration.
– Nikos ? C’est Maud. Je serai chez vous dans une demi-heure, si vous êtes d’accord.
Il avait simplement dit : « Okay !», comme s’il s’attendait à son appel. Fallait-il qu’il soit sûr de lui, de son pouvoir ! Ce ton laconique avait remué Maud au plus profond d’elle-même. Que lui arrivait-il ? Elle se souvenait à peine de la voix des autres hommes ; ils lui avaient peu parlé, d’ailleurs, juste les mots d’usage du style Tu en veux, n’est-ce pas ? ou Viens, maintenant ! Nikos, lui, avait gardé le silence pendant l’acte, ne lui adressant la parole qu’ensuite. C’était sans doute pour cette raison. 
Elle y réfléchissait dans le taxi – pas question de recourir au chauffeur de Grégory, pour des raisons évidentes – qui filait dans les avenues désertes, bordées d’immeubles neufs, pour la plupart de bureaux. Dès leur fermeture et celle des magasins, le centre-ville se vidait quand au contraire, le quartier de l’Ouest se remplissait. Au fur et à mesure que ce dernier se rapprochait, Maud devenait plus nerveuse, moins assurée. Se rendre seule dans ce lieu réputé dangereux pour revoir un étranger dont elle ne savait rien lui paraissait maintenant absurde. N’y avait-il pas d’autres façons de se prouver qu’elle pouvait exister par elle-même ?  La voiture pila, l’arrachant à ses interrogations.

– Nous y sommes, ma petite dame, annonça le chauffeur.

Maud leva les yeux et aperçut une façade lépreuse dont les fenêtres du rez-de-chaussée étaient condamnées par des planches. Celles des étages présentaient des carreaux cassés ou pas de vitres du tout. La jeune femme demanda :
– Vous êtes sûr de ne pas vous tromper ?  
– Non, c’est bien l’adresse que vous m’avez donnée. Par ici, ajouta-t-il, les maisons sont toutes dans cet état. Le gouvernement ne veut pas dépenser un rond pour la racaille qui y habite. Il a raison, vous ne trouvez pas ?

Maud sourit intérieurement, bien qu’il n’y ait pas matière à se réjouir. Le gouvernement, c’était Grégory, mais avait-il réellement son mot à dire ? « Si j’aidais ces gens, lui avait-il expliqué, mes ennemis me tomberaient dessus. J’ai trop sacrifié pour arriver au sommet. » Elle se contenta d’un geste vague qui pouvait passer pour un acquiescement, régla la course et descendit. Le chauffeur démarra sur un : 

– Faites gaffe quand même ; l’endroit n’est pas sûr pour une jolie petite comme vous.
En même temps, il englobait d’un regard complaisant la fine silhouette en manteau de fourrure noir, d’où dépassaient deux jambes chaussées d’escarpins. Cet avertissement ne découragea pas Maud ; elle était allée trop loin pour reculer. L’idée que Nikos l’attendait dans l’un de ces logements dont elle devinait la vétusté l’excitait et l’effrayait à la fois. Le battant vermoulu de la porte d’entrée céda d’une poussée ; pas de lumière dans le couloir ; un étroit boyau, plutôt. Maud tâtonna à la recherche de l’escalier. Deux étages à monter, des marches raides, peu adaptées à des talons de dix centimètres. « Si je dois revenir, se dit la jeune femme, je mettrai des ballerines. » Si je dois revenir. Arrivée sur le palier, son cœur battait jusqu’à sa gorge ; elle tâcha de se calmer, avant de frapper deux petits coups sourds, faute de sonnette. Le silence lui répondit, puis au bout de minutes interminables, un bruit de pas traînant sur un plancher se fit entendre.

*
– Entre ! dit Nikos d’une voix nonchalante.
Sa décontraction apparente contrastait avec la fébrilité de Maud. Sa tenue était des plus négligées : un tee-shirt gris ras-le-cou, un bas de jogging noir défraîchi et aux pieds, des pantoufles éculées. Les cheveux en broussaille, pas rasé, il était encore moins attrayant qu’il y a deux mois. Alors, comment expliquer cet émoi, ce souffle coupé, cette impression de partir en vrille ? Maud ne se rappelait pas avoir éprouvé ces sensations avec Grégory. Pourtant, dieu sait s’il l’impressionnait au début ! Il l’impressionnait toujours, elle l’aimait, tout en connaissant ses failles. Pour Nikos, c’était différent, elle ne se faisait aucune illusion sur lui.

– Je savais que tu appellerais, dit-il ; par contre, je ne savais pas quand. Je t’ai aperçue, un soir, il y a une semaine ou deux, au Sélect ; tu dansais avec Erwan.
Maud rougit. Mon Dieu ! Qu’avait-il dû penser ? Il poursuivit, sans la moindre trace d’émotion :
– Je ne me suis pas signalé, par discrétion. Ton mec n’était pas loin et tu avais l’air d’apprécier la compagnie d’Erwan.
– Ce n’est pas…bredouilla-t-elle, remplie de confusion.
Elle aurait voulu rentrer sous terre tant elle avait honte. Nikos sourit et levant la main, lui effleura la joue : une caresse légère qui lui fit aussitôt des jambes en coton. 
– Ne sois pas gênée ; je me suis réjoui pour toi, Erwan est un pote ; de plus, un étalon de première. Nous sommes souvent sur le même coup et, en général, il rafle la mise.

Ce discours refroidit Maud instantanément. L’envie lui vint de tourner les talons et de rejoindre Grégory, puis elle se raisonna. Après tout, elle était là dans un but bien précis, pourquoi le nier et reprocher à Nikos son comportement de gigolo ? Absurde.

– Je n’ai pas d’argent, déclara-t-elle, je préfère te prévenir.
Nikos lui caressa à nouveau la joue, de manière plus insistante. Maud nota qu’il lui manquait l’auriculaire de la main droite.
– Aucune importance, ce sera pour le plaisir. En général, je me tape des vieilles et crois-moi, ce n’est pas drôle tous les jours.

Maud frémit tout entière. Nikos défit un à un les crochets de son manteau avec une adresse née d’une longue expérience. La vue de la robe rouge déclencha un petit sifflement approbateur, suivi d’un « Très classe, mais un peu couvrant » : allusion à son col montant. Nikos en fit vite son affaire. Sa main droite se faufila sous le tissu fluide, glissa du cou au buste, passa dans le dos pour détacher le soutien-gorge et revint s’occuper des seins de Maud. Il les soupesa l’un après l’autre, les flatta avec douceur, en agaça les pointes, tout en lâchant de temps en temps des grognements de satisfaction. Les comparait-il aux poitrines décaties de ses clientes ? Maud se cambra un maximum pour faire saillir ses avantages pourtant menus. 

Nikos rit doucement. Sa main gauche releva la robe le plus haut possible et… se heurta à la barrière opaque des collants. Il les écarta d’un geste impatient et alla droit au but. Tandis que les doigts de sa main gauche jouaient à faire durcir les tétons, son index droit s’enfonça profondément au cœur de l’intimité de Maud qui mouillait d’abondance. Le lent va-et-vient la mena au bord de la jouissance. Au bord seulement, car, soudain, Nikos abandonna les points stratégiques au profit du ventre, des hanches et des fesses qu’il explora avec méthode, centimètre par centimètre. Pourquoi ne l’embrassait-il pas ? Il l’avait bien fait sur la piste de danse et dans l’alcôve. La langue de Nikos dans sa bouche, puis sur son sexe…ces souvenirs achevèrent de transformer son ventre en brasier.

– Allons dans la chambre, déclara-t-il enfin, devinant le supplice de la jeune femme.
Il la souleva à grand-peine. Il n’était pas très costaud et elle devait bien peser cinquante-six kilos, chaussures comprises. Elle envoya valdinguer ses escarpins. Maintenant elle se sentait légère, débarrassée de ses réticences premières. Sa tête se nicha au creux du cou à la peau légèrement grenue. Nikos la déposa sur le lit ouvert, parmi les draps froissés et la dépouilla de sa robe en un tournemain : la force de l’habitude. La voilà nue avec le soutif qui se baladait autour de son torse et sa petite culotte de dentelle écarlate à moitié descendue sur son collant : une posture passablement ridicule. Elle regretta d’avoir sacrifié le sexy au pratique : pas longtemps. Nikos la débarrassa de ces accessoires encombrants et s’allongea sur elle, la couvrant de son corps. Leurs visages se touchaient presque. Maud vit distinctement le blanc de l’œil strié de fines veinules rouges, le pli à la racine des sourcils. 

Une joue râpeuse se frotta à la sienne, une langue investit sa bouche, comme elle le souhaitait si ardemment, versant dans sa gorge des traits de feu. À travers le coton épais du jogging, elle sentit le sexe de Nikos se presser contre le sien. Qu’attendait l’homme pour se déshabiller ? Maud chercha la cordelière qui retenait le pantalon à la taille et tira dessus pour dégager la colonne de chair. Celle-ci jaillit entre ses doigts, entourée d’un fouillis exubérant de poils. Au contraire de ce qu’on aurait pu croire, l’outil de travail de Nikos n’était pas surdimensionné et il était doux au toucher, tel du papier de soie ; la jeune femme ne se priva pas de le caresser. Dans l’alcôve du Fourvé, elle n’en avait pas eu le loisir. De minuscules frémissements agitaient le gland, comme s’il était animé d’une vie indépendante. La main de Nikos descendit, se posa sur celle de Maud et accompagna ses effleurements, jusqu’à obtenir la fermeté nécessaire.

*
D’un mouvement brusque, Nikos la retourna et s’agenouilla derrière elle, jambes pliées. Maud comprit qu’il voulait varier les plaisirs, elle n’allait pas s’en plaindre. Les étalons des dernières semaines comptaient sur la taille de leur engin pour compenser leur manque d’imagination. Au léger bruit de froissé, Maud devina que Nikos ôtait son tee-shirt. Il suivit du doigt la ligne allant de la nuque au creux des reins : 
– Tu as de belles fesses, murmura-t-il, appréciateur.

À l’appui de son commentaire, il prit la mesure de leur rotondité. L’idée d’être livrée tout entière à son bon vouloir agaçait Maud et en même temps, l’enivrait. Il la prit par les hanches et s’enfonça profondément en elle, déclenchant une tempête de sensations d’autant plus excitantes que Nikos flattait son clitoris d’une main et titillait ses seins de l’autre. Elle referma l’une des siennes sur les bourses pleines et velues. Parfois, Nikos se penchait et l’épaisse toison de sa poitrine caressait le dos de Maud. Une odeur puissante de mâle en rut se dégageait et la chavirait. « Peut-être est-ce dans cette animalité que réside son attrait, se dit-elle avec amusement : le fantasme bien féminin d’être prise par King-Kong. » 

Elle cessa de penser pour onduler du bassin au rythme des mouvements de Nikos. Ses doigts se crispèrent davantage sur les attributs gonflés, ce qui eut pour effet de précipiter la montée du plaisir. La respiration de l’homme se fit plus haletante, ses mouvement plus désordonnés, voire saccadés. Maud les accompagnait de son mieux, tantôt griffant le drap, tantôt pressant la chair brûlante pour faire jaillir le liquide tant espéré et trouver ainsi l’apaisement. Une ultime poussée les propulsa tous deux au faîte de la jouissance : un plaisir double pour Maud, sollicitée à la fois par les doigts et par le membre de Nikos. Grégory ne l’avait pas habituée à pareille fête.

Nikos s’était abattu sur elle, tous ses muscles détendus, avec un cri rauque de mâle victorieux. Sa bouche vint s’enfouir dans les cheveux de Maud ; son torse s’appuya au dos fragile, ses jambes s’emmêlèrent à celle de la jeune femme. L’excitation de celle-ci décroissait et un grand calme lui succédait. Elle aurait pu rester ainsi pendant des heures, oubliant où elle était et avec qui elle était. Pourquoi fallut-il que Nikos murmure : 
– Alors, je t’ai bien servi ?
Ces mots la scandalisèrent sur le coup. Comment pouvait-il poser une telle question après ce qui venait de se passer ? Puis elle se souvint de la manière dont l’homme gagnait sa vie. 
– Oui, fit-elle dans un souffle.
– Mieux qu’Erwan ?
– Question superflue. C’est avec toi que je suis en ce moment, non ?
Il rit et, saisissant Maud par les épaules, il la remit face à lui. Ce geste provoqua la fuite du sexe, revenu à un état insignifiant. Nikos observa : 
– Dommage, on ne peut pas remettre ça. J’ai une cliente dans une demi-heure.
Il s’était exprimé avec naturel, comme s’il avait été médecin ou dentiste et pas prostitué. 

La gorge de Maud se serra. Pourtant, elle aurait bien dû s’attendre à quelque chose de ce genre. Nikos était déjà hors du lit et se précipitait vers ce qui devait être la salle de bain. Maud s’aperçut qu’il boitait de manière accentuée ; ça expliquait le pas inégal sur le plancher. Cette infirmité ne la gênait pas ; au contraire, elle préférait qu’il ne soit pas parfait. À travers la porte entrebâillée, un bruit de tuyauterie retentit. Elle aurait bien aimé prendre sa douche avec lui, mais il ne l’avait pas invitée : trop pressé, sans doute. Il devait se débarrasser de l’odeur de Maud et des sucs collants où la jeune femme baignait avec délectation. L’opération ne prit pas plus de dix minutes, habillage compris. Maud faillit ne pas reconnaître Nikos. L’individu hirsute et négligé qui lui avait ouvert s’était transformé en un mec très classe dans une chemise blanche et un jean noir. Le denim lui moulait les fesses et dessinait son sexe, à présent au repos. Mais Maud ne doutait pas de son réveil fulgurant lorsque la cliente aurait franchi le seuil. « Ces types sont de vrais fusils à répétition » avait coutume de plaisanter Grégory. 

La chevelure châtain de Nikos, domptée par l’eau, était bien lissée sur son crâne et son corps exhalait les effluves d’une eau de toilette de prix.
– Un cadeau de ma cliente, l’informa-t-il avec un sourire désarmant. J’en mets toujours quand je la vois.
À nouveau cette boule en travers de la gorge. Maud réussit à demander : 
– Si je t’offrais un parfum, tu l’utiliserais ?
– Bien sûr. Ce n’est pas la peine, tu es là, ça me suffit.

Maud reçut une petite décharge au niveau du cœur. Cet homme avait l’art de vous faire voyager sur des montagnes russes. S’il ne s’était pas mis en frais pour elle, c’est parce qu’il voulait se montrer au naturel, tout nu et tout cru. Cette explication lui fit avaler la pilule amère du fameux rendez-vous.
– Je ne te chasse pas, poursuivit Nikos, mais je dois changer les draps entre chaque passe.
Le sourire désarmant de Nikos corrigeait ce que ses propos pourraient avoir d’humiliant. 
– Je comprends, dit Maud en se levant. 

Il en profita pour lui donner une tape sur les fesses. Pendant qu’il enlevait la literie maculée de traces jaunâtres, la jeune femme courut se doucher à son tour : un passage rapide sous le jet. Même si elle serait volontiers restée imprégnée de l’odeur de son amant, mieux valait ne pas éveiller la suspicion de Grégory. Renfiler ses bas, sa robe, son manteau, récupérer ses escarpins dispersés dans le hall, elle était prête à réintégrer ses pénates. Nikos avait appelé un taxi et maintenant, il tournait en rond ; visiblement impatient qu’elle s’en aille. Va-t-il me laisser partir sans un regard, sans un geste ? s’angoissa Maud. Non, il l’attira contre lui et, enfermant le visage de la jeune femme dans ses paumes, l’embrassa avec gourmandise.

– On se revoit quand ? demanda-t-il après avoir repris son souffle.
– Je ne sais pas, dès que je pourrai me libérer.
– Téléphone-moi avant, mon agenda est surchargé.

Exactement comme s’il était homme d’affaires ou président. Grégory aurait pu dire la même chose. Maud s’arracha à cette étreinte d’une insidieuse douceur et envoya à Nikos un baiser de la main. Elle redoutait de croiser la femme du rendez-vous dans l’escalier, et en même temps, l’espérait. À quoi pouvait bien ressembler cette ancêtre pleine aux as dont Nikos guettait nerveusement l’arrivée ? Elle s’attarda un peu devant l’immeuble, mais personne ne se montra. Peut-être la vieille lui ferait-elle faux bond. Rassérénée, Maud s’engouffra dans le taxi dont la lumière verte trouait la nuit.

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