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Ouest lubrique (5/5)

Ouest lubrique (5/5)

Publiée le 20 mars 2017  































1ère partie

2ème partie

3ème partie

4ème partie

– Ma chérie, je comprends que tu craques pour ce garçon, avait dit Mirko. De là à l’exporter sur ton île… s’il est tel que tu le décris, je vois d’ici la tête de ta mère.
Il la regardait d’un air d’incompréhension agaçant :
– D’abord, je ne craque pas pour lui, protesta-t-elle. C’est…autre chose.
– C’est toujours autre chose quand on se ment à soi-même. Crois-en mon expérience.
Il lui avait tapoté affectueusement le genou. Confier ses tourments à son parrain soulageait Maud d’un grand poids, même si Mirko se montrait d’un réalisme implacable.
– Ensuite, avait-elle dit, ma mère n’aura pas besoin de le voir. Nous nous installerons en ville, je trouverai un job et Nikos aussi.

Elle élaborait des plans tout en reconnaissant leur côté irréalisable. Nikos demeurait la principale inconnue. Mirko avait hoché doucement la tête : 
– Des rêves, dit-il. Lui as-tu demandé, au moins ?
Non, elle appréhendait trop la réponse. Au fond, Nikos se satisfaisait de son existence bien qu’il prétende le contraire. La baise pour l’argent avec Viviane, le plaisir avec Maud et les lignes de coke rythmaient son univers restreint mais confortable. 
– Tu vois bien ! avait poursuivi Mirko. Tu es en train de bâtir sur des sables mouvants.

Maud repensait à cette scène en regardant les petites bulles dorées crever à la surface de son champagne. Il y avait foule, dans l’immense salle à manger de la présidence où un dîner était donné en l’honneur du nouvel ambassadeur de Russie. La jeune femme y assistait. Bien que leur liaison ne soit pas officielle, Grégory tenait à sa présence. « Elle me distraira de la vue de ces vieux croûtons », disait-il. Maud jouait à merveille son rôle de potiche qui consistait à être élégante, à sourire et à ouvrir la bouche le minimum. D’ordinaire, être en retrait lui allait parfaitement ; ce soir, elle réalisait à quel point sa position était fausse et intenable à la longue. 

Elle prenait son mal en patience, bloquée entre un diplomate qui parlait exclusivement la langue de Pouchkine et Christian Lenoir, le ministre de la Culture, homme peu loquace et porté sur les garçons. Pas de risque qu’il plonge le nez dans son décolleté. Grégory présidait à l’autre bout de la table, l’ambassadeur à sa droite. Les serveurs gantés de blanc apportaient les desserts, quand deux mains étreignirent les épaules nues de Maud par derrière. Pas à la manière rude de Nikos ou à celle, enveloppante, de Grégory, mais avec une sorte de férocité. Des ongles pareils à des griffes, s’enfonçaient dans sa chair. Maud poussa une exclamation qui se perdit dans le brouhaha des conversations. 

Elle se retourna pour voir la propriétaire des mains : veinées de bleu, tachées de marron, les doigts alourdis de bagues…Viviane Cerutti. Relâchant sa pression, cette dernière se pencha vers Christian auquel elle s’adressa d’une voix enjôleuse : 
– Mon cher ami, si vous étiez gentil, vous échangeriez votre place avec la mienne. Je dois parler à mademoiselle Kerman.
– Bien sûr, dit l’intéressé avec empressement.

Tenter de le retenir aurait été ridicule. Viviane aurait pu l’interpréter comme un signe de panique ; or, Maud n’avait pas peur, seule la fureur l’habitait. Une rage folle où la jalousie se disputait à l’antipathie naturelle qu’elle éprouvait envers sa rivale. Le culot de cette femme était sidérant. 
– Moi, je n’ai rien à vous dire, siffla-t-elle entre ses dents, sans un regard à sa voisine dont le parfum capiteux l’incommodait.
– Pourtant, vous m’écouterez, ma petite.

Devant cette détermination, Maud s’obligea à ne pas tourner la tête. Se lever et quitter la table, non, elle ne le pouvait pas ; pas plus que rejoindre Grégory. Elle tâcha de capter son regard : en pure perte, il était trop occupé avec l’ambassadeur. 
– Ce n’est ni l’heure ni le lieu pour régler nos différends, dit-elle à Viviane.
L’autre eut un rire semblable à un croassement.
– Riez, vous aussi ! intima-t-elle à la jeune femme, sinon tout le monde croira à une dispute.
– Ce n’est pas le cas ?
– Non, voyons ; pas au sujet de Nikos. Des hommes comme lui, il y en a à la pelle : une queue infatigable et rien dans la cervelle.
– Vous le trouvez assez bon pour vous, rétorqua Maud sèchement.
– Il me convient. À mon âge, je ne vais pas faire la difficile. Vous, c’est différent, vous pouvez avoir tous les hommes que vous voulez. Laissez-moi celui-ci.

Le ton s’était radouci, au point de devenir presque implorant. Maud, troublée, jeta à Viviane un coup d’œil de biais.
– C’est à lui de nous départager, ne croyez-vous pas ?
– Il en est incapable, vous le savez bien. Non, vous devez purement et simplement disparaître de sa vie.
– Sinon ?
– Attendez-vous à de graves ennuis.
Le sang de Maud ne fit qu’un tour : 
– Vous osez me menacer…commença-t-elle.
– Plus bas, on nous écoute.  Je veux seulement vous mettre en garde. Nikos m’appartient. Si vous avez la sagesse de le reconnaître, tout ira pour le mieux.
Maud se mit à rire tant les propos de cette femme était absurdes. Personne n’appartenait à personne. – Vous êtes folle à lier, murmura-t-elle. Je me plaindrai au président.
– Je vous le déconseille. Ce n’est pas son rôle d’arbitrer un combat de femelles en chaleur.

Viviane se leva dans un bruissement de satin. Maud s’en félicitait lorsqu’une vive douleur la fit grimacer. Son regard se porta sur le dessus de sa main droite où s’imprimaient les dents de la fourchette à gâteau que Viviane venait de lui planter dans la chair. 
– Oh ! pardon ! Je suis maladroite ! s’exclama cette dernière avec une confusion bien imitée. 

Puis elle s’éloigna de sa démarche altière, son fourreau de satin lui dessinant une croupe ferme  Sans doute due à une culotte gainante, songea Maud, furieuse. Elle lécha les gouttelettes de sang sur sa main meurtrie sous l’œil effaré de son voisin russe. À part lui, personne n’avait paru s’apercevoir de l’incident. Avertirait-elle Grégory ? Non, cette garce avait raison, cette affaire ne le concernait pas ; elle devait régler le problème toute seule, comme une grande.

*

Au-dessus des immeubles du quartier de l’Ouest, le ciel était baigné d’une clarté intense qui devenait plus présente au fur à mesure de la progression du taxi. Comme si le jour se préparait à se lever. Maud jeta un œil à sa montre : minuit moins le quart. À sa question sur l’origine de la lueur, le chauffeur répondit, blasé : 

– Oh ! sûrement un feu de poubelle ou un de leurs pétards à la con.
Maud le pressa d’accélérer, elle avait hâte de rejoindre Nikos. Sans ce fâcheux contre temps, elle serait déjà dans ses bras. 
Elle n’avait tenu aucun compte de l’avertissement de Viviane, partant du principe que cette garce ne pouvait lui nuire. Grégory la protégeait. Désormais, il se comportait avec elle en un père indulgent pour les frasques de sa fille. En contrepartie, elle se sentait redevable de quelques sacrifices. 

Ainsi, ce soir, avait-elle reporté son rendez-vous avec Nikos pour l’accompagner à une remise de médailles aux anciens combattants de la guerre contre l’Iran. Sans toi, ce serait terriblement barbant, c’est l’homme qui te le demande, pas le président. Elle s’était donc ennuyée ferme, assise sur un siège inconfortable, pendant que les discours se succédaient. Seul celui de Grégory ne lui avait pas paru rasoir, mais elle n’était sans doute pas bon juge. Un cocktail interminable avait suivi, puis Dimitri les avait ramenés à l’appartement. Voyant Maud piétiner sur le trottoir, Grégory avait dit d’un ton – faussement ? – léger :
– Je ne te retiens pas plus longtemps, ma chérie ; bonne soirée !

Un taxi arrivait en sens inverse, elle y était montée, le cœur serré, écartelée entre sa tendresse envers son compagnon et un besoin forcené d’étreindre Nikos, d’être prise par lui tendrement ou violemment, selon leur humeur. Ce soir, elle penchait pour la seconde option tant son corps engourdi était impatient de se réveiller, de se cabrer sous des caresses audacieuses.
– Bordel de merde ! Il y a le feu.

Maud, en train de se projeter dans un futur immédiat enivrant, sursauta. 
– Le feu ! où ? balbutia-t-elle.
– Là-bas, dans cette rangée d’immeubles.
Le chauffeur désignait du doigt l’endroit où il était censé se rendre. La gorge de Maud se noua, une crispation lui tordit l’estomac. Le taxi avait pilé net. 
– Pas question d’aller plus loin, dit l’homme, c’est trop dangereux. 

À l’instant où il prononçait ses paroles, une voiture de pompier surgit, toutes sirènes hurlantes et les frôla. En ouvrant la portière, Maud éprouva une sensation de chaleur intense en même temps qu’une odeur âcre la prenait à la gorge. En dépit des supplications du chauffeur, elle prit sa course en direction de chez Nikos. Elle avançait résolument, sans se préoccuper de la fumée qui lui piquait les yeux et la faisait tousser ; on n’y voyait goutte dans la rue. Des ombres passaient et repassaient, munies de lances à incendie dont elles pointaient le jet vers le haut, vers les étages. Le cœur étreint par une angoisse insupportable, Maud leva les yeux et tâcha de distinguer quelque chose à travers le rideau opaque. À l’une des ombres qui lui criait de rebrousser chemin, elle demanda si les habitants avaient eu le temps de sortir.
– Oui, je crois, répondit-il, sauf celui du deuxième étage, le feu est parti de là.

Le feu est parti de là, se répéta Maud, en plein cauchemar, c’est-à-dire du logement de Nikos. Elle imagina son amant couché sur le lit, inconscient. Le sauver. D’un bond, elle traversa l’écran de fumée et se retrouva devant l’immeuble ou plutôt, ce qui en restait. Les flammes avaient dévoré le rez-de-chaussée et ce qui avait été la porte d’entrée ouvrait sur un brasier. Le vestibule flambait, mais l’escalier tenait peut-être encore debout. Un espoir fou souleva Maud, la propulsa en avant. Le feu léchait déjà le bas de son manteau quand une poigne de fer la retint. Elle pensa à un pompier, se débattit, ruant et hurlant que personne ne l’empêcherait de pénétrer à l’intérieur. 

– Chut ! fit une voix près de son oreille, vous vous donnez en spectacle, c’est de la très mauvaise pub.
 De quoi parlait-il ? Nikos allait périr carbonisé, rien d’autre ne comptait. Elle continua à se démener tandis qu’on l’entraînait loin de l’incendie, vers les ruelles sombres épargnées par le feu.  Quand l’homme la lâcha, Maud lui fit face et lui cracha au visage.
– Drôle de façon de remercier, dit-il avec un soupçon d’ironie.

Alors seulement, elle le reconnut : Dimitri, le chauffeur de Grégory, celui qui l’avait suivie et dénoncée. 
– Et de quoi ? J’aurais préféré mourir avec lui, enchaîna-t-elle de façon un peu mélodramatique.
Il haussa les épaules :
– Vous n’êtes pas sérieuse, j’espère.
– Si, d’ailleurs, je devrais y être…oh ! mon dieu !

Maud venait de réaliser que sans Grégory, elle ne serait plus de ce monde. Un doute terrible l’assaillit : et s’il avait été au courant ? Pire, s’il avait voulu se débarrasser d’un rival encombrant ? Elle se mit à trembler de tout son corps.
– Je sais ce que vous pensez, dit Dimitri, mais vous vous trompez. Le président n’utiliserait pas ces méthodes.
– Que faites-vous ici, dans ce cas ?
– Il s’inquiétait pour vous : avec raison. Cette maudite femme n’a reculé devant rien.
– Viviane…murmura Maud d’une voix sans timbre. Est-on sûr que c’est elle ?
– La police l’a arrêtée très vite, apparemment ; je ne sais rien de plus. Je débarque moi aussi.

Attendez-vous à de graves ennuis.  Maud n’aurait jamais pensé que sa rivale pousserait aussi loin sa vengeance. La tension qui l’animait se relâcha brusquement, elle s’effondra contre le veston de Dimitri.
– Pleurez un bon coup, lui dit-il, ça vous fera du bien. Après, je vous ramènerai à la maison.
C’est-à-dire chez Grégory. Sa vraie maison n’était-elle pas réduite en cendres ? Mais elle déraisonnait. L’appart’ n’appartenait pas à Nikos, Viviane en avait réglé le loyer avant de le détruire.
– Non, fit-elle, relevant la tête, ne me ramenez pas là-bas !
– Où voulez-vous aller ? Vous tenez à peine sur vos jambes. Si j’osais, je vous proposerais d’aller chez moi. Vous pourriez vous reposer, dormir un peu.
Dormir ? Non, impossible. Néanmoins, elle laissa le chauffeur la prendre par le bras, comme un automate, pour la conduire jusqu’à la voiture. Les pompiers avaient éteint l’incendie et une chape obscure recouvrait tout. Je n’ai plus rien à faire ici, se dit Maud. Et elle ensevelit sa tête dans ses mains.

*

« Tant pis, j’attendrai », avait dit Nikos avec philosophie. Et il avait ajouté : Viviane voulait me voir ce soir, je lui ai dit d’aller se faire foutre, que j’étais avec toi. » Sa voix résonnait encore dans la tête de Maud. Comment dans ses conditions pouvait-il être mort ? Ça n’avait aucun sens. Sa peau couleur sable au grain rugueux par endroits, ses cheveux en broussaille, ses muscles, son sexe tendu : tout cela n’avait pas pu disparaître en un instant. Il la guettait, allongé sur le lit, sniffant sa poudre blanche. Et ce cocktail qui s’éternisait…combien de coups d’œil à la montre offerte par Grégory, avant d’enfin s’engouffrer dans le taxi et de filer vers le quartier de l’Ouest ? Nikos lui ouvrirait, en tee-shirt et pantalon de jogging, ou nu et ils s’uniraient dans toutes les positions possibles et imaginables. Nikos…

Au prononcé de son nom elle s’éveilla, trempée de larmes, sur un lit inconnu d’une seule personne : ce Dimitri énigmatique auquel il était difficile de donner un âge. Ce dernier la contemplait avec une sollicitude quasi paternelle.
– Vous avez beaucoup parlé dans votre sommeil, signala-t-il – et devant le regard alarmé de la jeune femme– ne craignez rien, je suis une tombe quand il le faut.

Il alla jusqu’à la fenêtre et ouvrit les volets ; un jour blafard éclaira la pièce. Mon dieu ! Il devait être scandaleusement tard, ou tôt. Maud tenta de se lever : en vain. Elle se sentait groggy : sans doute l’effet du sédatif absorbé en arrivant. Elle avait dormi tout habillée et avec ses chaussures : des escarpins vernis à haut talon, mis pour plaire à Nikos. Refoulant un nouveau déluge lacrymal, elle demanda à Dimitri s’il y avait du nouveau. Il hésita, mais elle l’assura qu’elle tiendrait le coup.

– On a retrouvé un corps masculin calciné, commença-t-il ; la Scientifique s’efforce de l’identifier.
Celui de Nikos. Il était l’unique occupant de l’appart’ et hier soir, il n’avait prévu aucun rendez-vous en dehors d’elle. L’espoir d’une fuite providentielle s’évanouit. Pour Viviane, la police l’interrogeait, ainsi que les témoins. Selon des sources fiables, un voisin l’avait vu entrer et ressortir un quart d’heure plus tard. Il n’y avait plus pensé jusqu’à ce qu’il voie la fumée sous la porte. Le temps d’avertir les rares locataires, l’immeuble entier s’était embrasé. 
– L’homme a frappé à la porte de Nikos, expliqua Dimitri, mais pas de réponse. Il a cru qu’il était sorti. 

Maud ferma les yeux, imaginant la scène : Viviane, furieuse d’avoir été rembarrée, montait doucement l’escalier, un bidon à la main, poussait la porte que Nikos avait laissée entrouverte, puis répandait dans le vestibule un liquide inflammable. « Elle espérait nous voir griller tous les deux », pensa-t-elle. Mais n’y avait-il pas un autre scénario envisageable ? Celui d’une dispute violente au cours de laquelle Nikos aurait envoyé Viviane définitivement « se faire voir » comme il disait crûment. Maud ne saurait jamais la vérité, d’autant que, selon Dimitri, la criminelle se taisait.
– C’est préférable. Si votre nom était cité, la presse aurait tôt fait de répandre la nouvelle que la petite amie du président fréquente les mauvais lieux. Un tel scandale serait fatal à sa carrière.
Maud soupira. La carrière de Grégory : voilà tout ce qui importait. Son chagrin ne comptait pas, elle ne trouverait personne pour la consoler, aucune oreille amie pour s’épancher. Si, il y en existait au moins une.
– Je ne rentrerai pas, dit-elle à Dimitri. Emmenez-moi chez mon parrain ; je ferai chercher mes affaires un peu plus tard.

Il la saisit par les épaules et l’obligea à le regarder dans les yeux :
– À votre place, j’y réfléchirais à deux fois avant d’impliquer votre parrain dans cette histoire, il en va de sa sécurité.
― Vous plaisantez ? Un crime passionnel n’est tout de même pas une affaire d’état.
― Dans la position de Grégory, si. Il ne toucherait pas un cheveu de votre tête ou de celle de Mirko Temprévitch, mais certains de ses amis n’hésiteraient pas.
Il parut réfléchir un instant, puis dit d’un ton grave :
– Le mieux pour vous serait de retourner d’où vous venez. Mon zinc est sur le petit terrain privé qui jouxte l’aéroport ; je vous y attendrai.
– Vous perdrez votre temps déclara Maud avec fermeté ; j’ai confiance en Grégory, il veillera à ma sécurité.
– J’attendrai tout de même : la nuit entière s’il le faut.

*
Par bonheur, Grégory n’était pas là. Elle avait le temps de se changer et de se recomposer un visage. Celui reflété par le miroir de sa coiffeuse l’effrayait : un teint blême, des cheveux en désordre et par-dessus tout, un regard de chien perdu, cerné de violet. Elle paraissait avoir vieilli de dix ans en l’espace d’une nuit. Une douche et un soupçon de maquillage lui rendirent un peu son aspect d’avant. Elle enfila un jean trop grand et un pull vague à col roulé : sa tenue favorite qui avait le mérite de camoufler ce corps à l’origine de tout. S’il n’avait pas désiré Nikos, cette tragédie n’aurait pas eu lieu. Elle le voulait maintenant asexué, sans poids et sans chair, pour le punir d’avoir causé involontairement la mort d’un homme. La chevelure où Nikos aimait à emmêler ses doigts fut tirée dans une queue de cheval sans grâce, les pieds dont il caressait la plante avec une sensuelle application disparurent dans une paire de baskets informes. Ces opérations une fois accomplies, Maud s’assit sur le lit et se prépara à affronter Grégory. Elle n’avait rien mangé depuis les amuse-gueules du cocktail et, outre des tiraillements d’estomacs, des papillons noirs voletaient devant ses yeux.

– Quel look austère !  Aurais-tu l’intention d’entrer au couvent, mon ange ?
Maud aurait été choquée si elle n’avait pas perçu sous l’ironie une souffrance réelle. Elle se remit sur ses pieds et fit face à Grégory. L’aspect fripé de son visage la frappa. Sous la lumière crue du matin, le président avait l’air d’un très vieil homme à bout de forces. Lui, si soucieux de son apparence, portait des vêtements froissés : les mêmes que la veille, et sa barbe grisonnante repoussait dru.
– Je plaisantais, reprit-il. Il faut bien décompresser, j’ai eu une nuit horrible.
Cette remarque cassa net l’élan de Maud vers lui : 
– Que dire de celle de Nikos ? rétorqua-t-elle sèchement.
– Oui, bien sûr, je suis désolé pour ce garçon.
– Désolé ? fit Maud. Tu es ravi, au contraire.

Les nerfs de la jeune femme, tendus comme les cordes d’un violon, cédèrent brusquement. Elle se jeta contre lui et, au lieu de l’entourer de ses bras, comme elle le prévoyait de prime abord, se mit à le boxer de ses petits poings. La saisissant par les poignets, Grégory tenta de la calmer : 
– Voyons, Maud, ne te conduis pas en enfant. Sa disparition est loin de me réjouir. Si cette idiote de secrétaire balance ta liaison aux flics, je ne donne pas cher de mon poste.
– Viviane se taira, elle ne voudrait pas te faire des ennuis.
– Je l’espère.

Grégory la pressait à présent contre lui à l’étouffer. Maud ne put éviter le baiser des lèvres piquantes, les mains qui se glissaient sous le pull, en quête de ses seins. 
– J’ai cru te perdre, haleta-t-il, les pétrissant avec violence. Je me suis rongé les sangs jusqu’à l’appel de Dimitri.
Ces propos qu’elle aurait bus autrefois comme un nectar la laissèrent froide. Grégory était certainement sincère, mais elle ne l’aimait plus. Elle aimait Nikos, l’être imparfait qu’elle parerait au fil du temps de toutes les qualités qu’il n’avait pas de son vivant. Soudain, au beau milieu du tumulte de ses pensées, elle entendit Grégory murmurer : 
– J’ai bien réfléchi, je t’épouse, peu importe le jugement de mes électeurs.

Maud sourit. Fallait-il que le président soit désemparé pour envisager une chose pareille ? Il ne s’était jamais marié, brièvement fiancé avant de rompre pour se consacrer à son unique passion : la politique. 
– Nous en reparlerons plus tard, dit-elle. Aujourd’hui, je veux me reposer et ne plus penser à rien.
– Je comprends.
Une fois la porte refermée sur lui, Maud se pelotonna dans un fauteuil et, contrairement à ce qu’elle venait de dire, recommença à se torturer les méninges. Elle enfilait des « si » comme des perles. Si elle avait pris les menaces de Viviane au sérieux, si Grégory s’était rendu seul à l’association des vétérans, la laissant courir vers son destin, si le cocktail avait fini plus tôt….Tantôt elle se voyait bondir sur sa rivale et la neutraliser, tantôt c’était l’inverse. 

La fumée l’aveuglait au point d’à peine distinguer l’homme couché près d’elle ; une odeur atroce se répandait dans la pièce. Elle tentait de se traîner à la fenêtre, sans y parvenir, revenait au lit, toussant et suffoquant, pour s’apercevoir que la forme étendue ne donnait plus signe de vie. Éperdue, elle soulevait une des mains inertes et l’appuyait contre sa joue. La fumée devenait de plus en plus dense, les enveloppait tous deux dans une sorte de linceul. Maud inspirait profondément, cherchant une goulée d’air ; le peu qu’elle inhalait lui brûlait les poumons. Elle percevait une sorte de grésillement ; les draps s’enflammaient, à moins que ce ne soit sa chevelure. Elle la toucha, surprise de la trouver intacte et soyeuse. Les vibrations de sa bague téléphone finit par la projeter hors de son cauchemar éveillé. Au bout de la ligne, la voix de son parrain résonna : 
– Maud, que se passe-t-il ? On ne devait pas déjeuner ensemble ?
– Excuse-moi, j’ai oublié, balbutia-t-elle d’une voix blanche.
– Je te pardonne. À propos, tu es au courant pour Viviane Cerutti ? Elle a fait brûler son petit ami – le nom n’est pas cité - avant de se donner la mort.
Maud se figea. 
– Pour le suicide, je ne savais pas, réussit-elle à dire.
– Je pensais que Grégory t’aurait prévenu. Elle s’est pendue avec son écharpe durant sa garde à vue : une minute d’inattention a suffi.

Maud revit les pans du foulard Hermès flottant derrière Viviane avant qu’une autre image ne s’impose : celle du visage bleu au-dessus du cou étranglé par le lien de soie. Elle retint un rire nerveux. Impossible de croire à cette version. On avait donné un coup de main à Viviane. À l’instigation de Grégory ? Une phrase de Dimitri lui revint en mémoire Il ne toucherait pas un cheveu de votre tête, mais ses amis n’hésiteraient pas. Un frisson la secoua. Ces gens s’étaient toujours montrés distants avec elle, la jugeant de moindre importance : le caprice d’un vieil homme libidineux. Viviane éliminée, elle se trouvait maintenant dans leur ligne de mire. Mirko observa :
– C’est étrange, je ne l’imaginais pas avec un gars du quartier de l’Ouest, elle si élégante ; si raffinée. Oh ! pardon, ajouta-t-il. J’oubliais que toi aussi…
Maud demeura silencieuse. Son parrain saurait bien assez tôt que la victime et l’homme dont elle lui avait parlé ne faisaient qu’un. Ou il ne saurait rien, si, comme elle le pensait, Grégory avait muselé la presse. Elle reporta le déjeuner au surlendemain tout en sachant qu’elle serait peut-être loin à ce moment.

Après avoir promis à Mirko de lui donner de ses nouvelles, elle ouvrit un par un les tiroirs de la commode débordants de lingerie et de tee-shirts. Elle hésita, les referma, avant de les rouvrir et de piocher dedans ; au hasard d’abord, puis de manière plus méthodique. Ainsi les pièces coquines en dentelle furent-elles écartées au bénéfice des slips et des soutiens gorge en coton. Ensuite, Maud prit sur le dessus de l’armoire le sac de voyage avec lequel elle était arrivée et le remplit. Le dernier jean enlevé de son cintre, ne subsistaient plus que son manteau de fourrure, des jupes trop sophistiquées pour l’île et les robes, dont celle en cuir portée le premier soir au Fahrenheit, et la rouge de la deuxième rencontre. À la vue de cette dernière, le cœur lui manqua ; elle s’effondra sur le lit en pleurant. Elle avait beau se répéter que cette histoire aurait tourné court, que Nikos et elle étaient trop différents, ça ne changeait rien à sa peine. Peu à peu, son chagrin s’apaisa, son instinct de conservation reprit le dessus. Redressant la tête, elle se moucha un bon coup et acheva de boucler son bagage. « Je vous attendrai toute la nuit s’il le faut » avait dit Dimitri. Il n’aurait pas si longtemps à attendre.
Maud remonta la fermeture éclair de son blouson et souleva son sac. Au moment de quitter la chambre, elle s’immobilisa un instant sur le seuil. Son départ – elle refusait de l’appeler fuite – ne méritait-il pas un mot d’explication ? Non, en définitive.
Grégory comprendrait.

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Un grand merci à Marie Laurent pour avoir partagé avec nous cette saga érotique.

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